samedi 9 février 2008

Nouvelle complète et corrigée

Trois jours avec Julien




Quelques notes de piano s’échappent par la fenêtre, défient un merle envieux, rebondissent sur les gros pavés à l’ancienne qui relient le portail électrique au perron de l’imposante villa du 10, Allée de la Fragne à Waterloo. Elles se perdent dans le parc muré qui tient les voisins à distance.

Chaque fois qu’il passe devant le Bösendorfer de la salle de musique, il ne peut s’empêcher d’en soulever le couvercle pour le faire sonner. Cela fait trop longtemps que sa mère ne prend plus cette peine. Elle jouait bien pourtant. Très bien même. Aujourd’hui, il n’y a plus que Julien pour caresser les ivoires froids de ses doigts gourds.

Quelques arpèges maladroits et Julien rabat violemment le couvercle du clavier. Le livre qu’il avait posé sur le lutrin glisse lentement. Sur la couverture, le portait de Nietzsche grimace : « quel manque de respect, jeune homme ! » semble-t-il dire. Le livre met des heures à chuter vers le tapis de soie et le sarcasme de Nietzsche se répercute de plus en plus lointainement. Les pages se détachent de l’ouvrage, dansent en corolle autour du livre qui s’ouvre. Des mots glissent hors du chapitre sur la fatalité, épousent le remous de la chute sans fin, s’enroulent autour de la tête de Julien : « Je ne veux pas être pris pour un saint, il me plairait davantage d’être pris pour un pantin. Peut-être suis-je un pantin… » Julien lit-il ses mots ou s’en souvient-il seulement ? La chute n’a duré qu’un court instant. Julien l’a vécue longuement, au ralenti. C’est ainsi depuis... quatre semaines. Le temps se démultiplie dans son cerveau. En tous cas pour tout ce qui est désagréable. Ce qui ne l’est pas passe trop vite et il ne s’en souvient plus bien. Mais il sait pertinemment qu’il n’aime pas voir tomber un livre, qu’il n’aime pas un piano silencieux, qu’il n’aime pas ses mains sans force, ni ses jambes encore incapables de porter son corps. Nietzsche ne le console plus, pire même, il le renvoie impitoyablement à son état ! Jouit-on pleinement de ses facultés quand le corps est malade ? Joli sujet de réflexion… Les jeux d’esprit qu’adorait Julien deviennent subtilement cruels. Julien souffre. Pas physiquement, même s’il ne maîtrise plus tout à fait son corps, mais dans son âme. Nietzsche n’est pas le seul responsable.

Par l’ascenseur nouvellement installé, qui permet surtout au père de rejoindre directement son bureau depuis le garage sans croiser personne, Julien regagne le petit appartement confortable qu’il occupe sous les combles de la demeure familiale. Il tourne en rond, se pose des questions. En supposant qu’il a gardé toutes les aptitudes qui en faisaient un élève pour le moins brillant, va-t-il vraiment abandonner l’Institut Solvay quitte à déplaire à son père alors qu’il ne rencontre aucune difficulté et qu’il lui semble même être un des meilleurs de son année, en toute modestie ? Doit-il prendre un congé sabbatique, le temps de se refaire une santé et décider ensuite de son orientation ? Bifurquer vers la philosophie, ce serait son bonheur et plaire à sa mère qui est prête à le soutenir contre son père… Mais Julien ne veut pas déplaire. L’a-t-il jamais fait ? Oui, sans doute. Incontestablement. Il n’y a pas longtemps même, spectaculairement et comme il le regrette amèrement à présent.

Résonnant dans le grand hall en contrebas, le Big Ben du palier martèle dix-neuf heures. Judith, Annick et Mike ne vont plus tarder. Depuis que Julien est confiné chez lui ses amis viennent le voir avec une régularité métronomique. Ces visites attendues le réconfortent. Elles sont comme autant d’étapes vers un mieux être, vers la recouvrance de ses forces. C’est plus pour eux que pour lui-même, pour rencontrer leurs prières, qu’il s’efforce de montrer une amélioration patente à chaque rendez-vous. Celui d’aujourd’hui est primordial ! Pour la première fois depuis un mois, ils vont quitter ensemble la villa et son parc, sortir en ville, retrouver le bruit et l’animation du quartier populaire de Bruxelles, où le « cinquième élément » de leur quatuor les attend à la chaussée de Haecht, dans un restaurant turc où il travaille occasionnellement.

Tout en gardant un œil sur l’écran qui montre le portail se refermant sur le passage du quatre-quatre de Mike, la cuisinière, bonne à tout faire, appelle Julien par le vieil interphone qui crachote désagréablement. C’est curieux comme elle répugne à utiliser un cellulaire ou le clavier de la domotique tellement plus discret.
- Monsieur Julien, vos amis sont arrivés. Ils sont dans le garage. Ca ira pour descendre ?
- Merci Madeleine, ne vous inquiétez pas.
Julien relâche la touche de l’interphone. C’est à sa demande qu’on a laissé cette liaison entre la cuisine et son appartement. Il sait que Madeleine déteste et craint même l’électronique. Il ferait n’importe quoi pour ne pas déplaire à la vieille cuisinière que son père tolère bien malgré lui. Avec le temps, il apprécie de plus en plus l’affection qu’elle lui porte.

Julien vérifie rapidement sa mise, constate que son cellulaire est bien dans la poche de son Parka. Le regard résolu, il se lève, titube un peu sur les béquilles, ses jambes répondent enfin à sa volonté. Voilà une semaine qu’il s’entraîne secrètement avec la complicité affectueuse de Madeleine. Il entre dans l’ascenseur, se retourne face à la porte, il est prêt pour la surprise !
- Julien, tu marches !
- Formidable…
- Oh gosh, Julien, man !
- Je veux la première danse…
- Je le savais que tu pouvais le faire…
- Boy, maintenant tout ira plus vite…
Tous trois de s’exclamer avec joie. Ils l’espéraient bien cette surprise, mais pas si vite, et ils en sont sincèrement heureux.
Pragmatique, Judith demande si on n’emmènerait tout de même pas la chaise roulante.
- Si tu fatigues, mon cœur, ajoute-t-elle théâtralement, comme pour s’excuser.
- Non ! Le ton est sec, dur, cassant, définitif. Julien poursuit :
- C’est ce soir ou plus jamais !

Mike conduit son Rav4-Toyota d’une main sûre. Pour cette occasion spéciale, il aurait aimé conduire le Hummer1 dont son industriel de père dispose de l’autre côté du monde. Il sait pourtant que ce 4x4 surdimensionné que les stars conduisent à Paris ou dans les rues du nord-ouest de Los Angeles circulerait avec pas mal de difficultés dans cette petite ville bourgeoise qu’est Bruxelles. Mike a promis de ramener ses passagers en fin de soirée. Il a décidé de ne boire que de l’eau du début à la fin de la nuit. Il sait pertinemment qu’après quelques verres, il s’endort immanquablement quand vient l’heure de reprendre son véhicule. Cela lui a probablement bien souvent sauvé la vie, ou celle des autres, vu son char d’assaut… Il en plaisante avec Annick qui est assise à ses côtés, à l’avant du haut véhicule. A l’arrière, Judith se penche vers Julien :
- Reprends-moi si je me trompe Julien, ce froc noir, ce ne serait pas ton fameux Armani baptisé à la bière ?
- Exact ! Julien se raidit. Il a revêtu la tenue qu’il portait lors du week-end fatal de son dix-neuvième anniversaire. Fine mouche, Judith ne pose pas d’autre question. Elle devine que Julien veut sans doute faire l’impasse sur le mois qui vient de s’écouler.

L’accueil au restaurant, organisé par Mehmet, est digne de celui d’une personnalité. Il a poussé la prévenance jusqu’à élargir le passage entre les tables pour que la chaise roulante qu’il s’attendait à voir, puisse s’y glisser aisément. Julien est touché par cette délicatesse. Ses copains n’en attendaient pas moins de Mehmet qu’ils ne connaissent que depuis peu. Il est bien que Julien trouve en Mehmet un comparse solide, roc apparent de certitudes, un exemple tel qu’ils n’avaient pu l’être pour celui qui était trop fragile sous ses airs de garçon policé à qui tout doit réussir, trop gâté par les fées penchées sur son berceau ! Il est des cadeaux bien lourds à porter, ils s’en rendent compte à présent. La réflexion que Julien a entreprise depuis son suicide raté, ils la mènent tous en leurs for intérieur, sans en parler entre eux mais ils sont bien trop intelligents pour ne pas être dupes.

Si le restaurant est incontestablement oriental par sa cuisine turque, la décoration ne joue pas l’exotisme à outrance et la musique d’ambiance choisie par un DJ présent est plutôt RnB, jazzy ou techno-pop selon l’avancement de la soirée ou la demande des jeunes cadres aisés qui constituent la majorité de la clientèle. Il n’est pas rare cependant qu’un rap ou qu’un texte de Grand Corps Malade ne se faufile adroitement entre deux galettes anglo-saxonnes, pour le plus grand plaisir de Julien et Mehmet qui ce soir ne travaille pas mais est assis sur la banquette entre Judith et Annick, face à Mike et Julien qui lève son verre :
- Qu’il y en ait beaucoup d’autres après !
- Inch Allah ! Comme les autres, Mehmet boit de la bière. Mike, dépité, semble dissimuler son verre d’eau derrière ses mains de sportif. Julien rajoute pour Mike en particulier :
- Pas la peine de baigner mon futal ce soir, tu l’as déjà noyé !
Le premier rire de la soirée est partagé aux tables voisines occupées par d’autres étudiants de Solvay rameutés par Mike et les deux filles. Etonnamment, il y a très peu de filles dans le groupe. Judith et Annick seraient-elles jalouses et se réservent-elles le beau Julien ? Elles l’avouent effrontément :
- Oui, nous n’avons pas prévenu les filles !
- Tu as les meilleures devant toi, pourquoi les autres !
- De toute façon, j’ai décidé de me recentrer sur les garçons, vous avez bien fait !
- Salaud !
A ce moment, Mike qui a son cellulaire à l’oreille semble donner un signal. La porte du restaurant s’ouvre et une vingtaine de filles de Solvay, arborant étoles et insignes de leurs classes, entrent en chantant l’hymne de l’Institut. La première porte haut la main la penne de Julien qu’elle lui visse sur la tête.


*
* *


- Vous ne pouvez vraiment rien me donner pour me soulager ?
- Désolé mais il faut attendre que votre taux d’alcoolémie baisse.
- Mais j’ai mal, docteur…
- Madame, avec ce que vous avez d’alcool dans le sang, vous ne devriez pas ressentir grand-chose !
Le jeune médecin se retourne vers Julien et une jeune femme qui fait mine d’être préoccupée. C’est la principale collaboratrice d’Antoine de Genet, celle qui organise son travail entre ses différents laboratoires. La nouvelle de l’accident de Catherine de Genet, sa femme, est arrivée au milieu de la soirée alors qu’il était en réunion extraordinaire pour arrêter les grandes options de développement du trust familial. Comme il ne pouvait se désister, il a dépêché sa secrétaire avec mission de lui faire un rapport complet et de prendre toutes les mesures adéquates. C’est elle qui a alerté Julien.

Mike l’a conduit à l’hôpital proche du club de tennis du Brabant wallon où Catherine de Genet a bu plus que de coutume. Judith et Annick sont restées au resto turc pour accueillir les retardataires et excuser Julien pour son départ. Mehmet, s’est éclipsé très vite, une fois la soirée lancée et la répartition des additions bien claire. Judith lui a trouvé un chauffeur ravi de se voir offrir son repas contre un aller-retour relativement bref pour le déposer à la clinique de Braine-l’Alleud.

Catherine de Genet s’est cassée la jambe en trébuchant dans les escaliers qui descendent vers le parking du club-house. Quelques égratignures d’églantiers lui griffent la joue et une belle bosse commence à poindre sur son front.
- Je suis défigurée ! Je devrai me laisser pousser les cheveux et porter une frange comme Veronica Lake qu’adorait ma mère !
Elle semble de plus en plus ivre, à moins que ce ne soit l’effet des premiers anti-douleurs.
- Tu me donneras tes béquilles ? Tu n’en n’as plus besoin maintenant.
- Vous avez eu un accident ? demande l’urgentiste à Julien.
- Il a raté son suicide mais il a réussi à se bousiller les nerfs ! Catherine est de plus en plus agitée.
- Expliquez-moi, dit le médecin à Julien tout en restant sourd aux plaintes infantiles de Catherine.
- Vous êtes neurologue ou orthopédiste ? Je veux qu’on s’occupe de moi ! J’attends depuis si longtemps. Les radios ne sont toujours pas développées ? Les appareils fabriqués par mon mari sont plus rapides, je vous l’assure. Appelez-le, qu’il vous fasse une démonstration. Je veux rentrer chez moi, ce n’est pas grave, je suis juste un peu confuse…
- Nous allons vous administrer un sédatif et tout ira pour le mieux mais il faudrait vous calmer, Madame. De toute façon, il faut attendre que la jambe soit dégonflée pour vous plâtrer…

Une infirmière s’affaire à rajuster la perfusion de Catherine quand Antoine de Genet fait son entrée dans le hall des urgences où Julien, debout, regarde Mike assoupi.
- Tiens, tu marches, toi ?
- Tel Lazare sortant du tombeau !
- Jean-Julien !
- Cela fait longtemps que tu me m’as plus appelé ainsi, papa.
- Tu es impertinent !
- Comme d’habitude, quoi !
- J’excuserai cette insolence par ton état. Son regard va de Julien à Mike affalé sur la banquette.
- Ce n’est pas parce que tu te crois capable de refaire la bringue avec tes amis que tu es guéri. Ce n’est pas sérieux du tout ! Où est ta mère ?
- Cachée par ta secrétaire !

Seul devant le spectacle des poissons tropicaux de la salle d’attente des urgences, Julien rêvasse. Il doit valoir une fortune, cet aquarium énorme. Julien ricane. Le jour et la nuit n’existent plus pour ces poissons en permanence sous la lumière artificielle.
Ils tournicotent lentement, régulièrement, suivent cent fois le même chemin comme s’il était balisé, obligatoire. Julien les envie. Leur chemin est tout tracé alors que le sien s’égare. Sa mémoire lui semble un puzzle dont certaines pièces seraient à l’envers ou retournées, présentes mais inutilisables. Julien frémis. Cette sortie entre copains, il l’a voulue puis subie pour faire plaisir à Judith et son besoin d’être constamment entourée. Il a pris la nouvelle de l’accident maternel comme une délivrance, une bonne raison d’échapper au groupe. Il ne va pas jusqu’à penser qu’elle l’aurait fait exprès pour l’aider, encore que… Pourri gâté, surprotégé par sa mère, il l’est, certes ! D’un côté, il a tous les choix, toutes les possibilités, de l’autre il veut contenter son père. Cette spécialisation lui plaît d’ailleurs, pas autant que la dialectique scolastique mais il est vraiment passionné par la gestion de la vie en société. Le souhait de son père n’est donc pas vraiment une charge, encore que…
Un des poissons, pataud ou fatigué, semble figé. Il s’est isolé contre la vitre dans le bas de l’aquarium. Julien tend son doigt. Le lourdaud blanchâtre remue mollement des nageoires. Julien glisse son doigt vers la gauche, le poisson se tourne vers la gauche. Il fait de même à droite, le poisson le suit toujours. Les yeux du poisson laiteux semblent enfler et ce n’est plus le doigt qu’ils regardent mais Julien lui-même, bien en face ! Julien se précipite violemment la tête contre la vitre qui éclate. Comme propulsés par une lessiveuse qui se vide emportant tout au passage, des milliers de litres d’eau jaillissent sur lui et le repoussent vers la sortie. Julien se sent mal.
- Oh man ! Disjoncte pas ! Shunte la bad influence !
Mehmet est là qui entre juste à temps pour empêcher Julien de tomber contre l’aquarium.

- J’ai la honte, mec, la honte !
- Laisse battre ton cœur, man. Freine pas, pleure, dégage tout ce qui t’encombre.
- Mehmet, je n’en peux plus…
- T’es pas seul, man. T’es pas le premier non plus, y’a pas de gêne. Ton brother Nietzsche, il a bien dégueulé toute sa vie, non ?
- Dans tous les sens du terme, dit Julien entre rire et sanglot.
- Et finalement son œuvre, c’est sa merde, rien que ça, pas vrai ?
- Ce n’était qu’un homme…
- Un homme comme tout le monde, qui avait des rêves comme tout le monde…
- Des cauchemars !
- Si tu veux. Viens, man, ça pue ici.


*
* *


- Ça ne me va pas de rester seul et en même temps, trop de gens, ça me gonfle. Je tourne en rond.
- Faut te remettre en selle, mec ! Ok, t’as des soucis, mais ça va mieux, non ? Change d’air !
- Facile ! Et en plus, faut que j’assume et que j’assure, c’est tout ?
- Reste cool, man, te frappe pas ! On n’a pas beaucoup dormi, même pas du tout, mais j’ t’emmène tout pas frais que t’es…
- Pas moins que toi, j’te signale.
- …chez un mec qu’est trop dingue. Il a quatre-vingt piges.
- Tu rigoles ?
- Un frais de chez frais, lui ! Ses yeux vont te brûler pire qu’une extase !
- Les vieux, moi…
- Attends de voir le mec, mec !

Assis dans le salon d’une suite de l’Hôtel Métropole, Mehmet et Julien voient s’ouvrir la porte à neuf heures précises. Précédé de son fidèle assistant personnel Eiji Mihara et suivi d’une autre personne, un personnage impressionnant se dirige avec difficulté vers un fauteuil où il se laisse tomber.
- Mes jambes ne me portent plus. Usées !
Tous s’assoient. L’homme au regard d’aigle poursuit :
- Je connais ce jeune homme-ci, qui prépare une thèse sur « Nietzsche, l’homme qui danse », mais vous, qui êtes-vous, jeune homme ?
- Julien de Genet. Je viens de lire votre « Ainsi danse Zarathoustra ». Je l’ai reçu pour mon anniversaire…
Interrompant Julien et se tournant vers Mehmet, Maurice Béjart présente la seconde personne qui l’accompagne :
- Michel Robert prépare notre troisième livre d’entretiens. Il me connaît mieux que quiconque, pour autant que l’on puisse vraiment connaître quelqu’un. J’ai pensé qu’il vous plairait de le rencontrer mais c’est vous qui menez cette entrevue ! Bien. Ne perdons pas de temps, j’ai une répétition à onze heures. Posez-moi vos questions.

Pendant près de deux heures, Mehmet tend un dictaphone et s’entretient avec le chorégraphe pendant que Michel Robert prend des notes et que Julien boit chaque parole. Enthousiasmé par l’échange, celui-ci se permet même d’interrompre le dialogue en demandant parfois plus de précisions. Il en oublie le mal de tête qui l’assaille depuis la veille mais il doit lutter contre la fatigue d’une nuit sans sommeil. Béjart aussi est fatigué à l’issue de cette rencontre mais la perspective de retrouver ses danseurs l’illumine et le ragaillardit littéralement. L’entretien lui a plu, il le dit :
- J’ai beaucoup étudié Nietzsche mais je n’en ai pas encore fait le tour. Sa lecture m’étonne toujours.
Mehmet ne peut se résoudre à terminer l’entrevue et tente de relancer le sujet :
- C’est son humanisme qui vous a touché ?
- Sa dérisoire humanité, à vrai dire.
- Et ses aspirations...
Mehmet est interrompu par Julien :
- Comme Zarathoustra, vous vivez à flanc de montagne !
A quoi Béjart rétorque :
- Le besoin d’être au-dessus de la médiocrité ambiante, surtout.
- Je ne voulais pas vous embêter ! bégaye Julien penaud comme un gosse pris en faute.
- Vous êtes charmant, jeune homme. Non seulement vous ne m’importunez pas mais je suis ravi de rencontrer quelqu’un qui semble bien lire celui auquel je me suis confronté toute ma vie. Et vous avez raison, j’aime m’isoler dans la montagne…
Eiji Mihara intervient alors poliment mais fermement :
- Il nous faut aller au studio, la leçon a déjà commencé. Nous sommes en retard. Il prend Béjart par le bras et l’entraîne vers la suite voisine, celle où il loge et qui porte son nom. Le maître le suit docilement et fait un petit geste de la main en guise d’adieu.

- Quelle énergie, ce Béjart ! Quelle érudition ! L’esprit toujours à l’affût d’une chose à découvrir ou à approfondir. Julien est plein d’admiration.
- Je t’avais dit qu’il fait oublier son âge et ses problèmes physiques.
- On peut avoir du talent mais avec l’intelligence en plus, et la passion, c’est… - il ne sait quel mot dire - transcendantal !
- Talent, intelligence et un milieu social intéressant à l’origine…
- Ouais, mais ça peut être étouffant… dit Julien d’un ton exagérément grave.
- Tu étouffes, toi ? Fais pas rire !
- Ouais bon ! Julien sourit, heureux.
- Man, allons boire un verre, on va fêter cette matinée !
- Pour moi, ce sera un café, double, bien tassé, je suis crevé.
Mehmet entraîne Julien vers le luxueux bar de l’hôtel où Judith, Annick et Mike les attendent. Décidément, Mehmet est un homme prévenant et inattendu, c’est lui qui a prévenu les amis de Julien.
- Ohé, les bourges ! Je veux bien organiser vos retrouvailles mais je ne paie pas ici, d’accord ? C’est au-dessus de mes moyens. Qui offre un verre au pauvre Mehmet ? J’ai soif…


*
* *


Julien et Mike ont terminé le coq au vin préparé par Madeleine. Tandis que Julien dépose les assiettes du service familial sur l’évier de sa kitchenette, Mike farfouille dans la doublure de sa veste et en retire une blague à tabac.
- Tu n’es pas contre ?
- Non, chacun fait ce qui lui plaît mais je préfère que tu ailles sur le balcon, si ça ne te dérange pas.
Toujours à table, Mike croise deux feuilles de papier à cigarette, y dépose un généreux rang de cannabis récemment ramené d’un coffee shop d’Amsterdam, émiette un peu de résine qu’il répartit équitablement, roule le tout, tasse un peu puis allume son joint. Après avoir aspiré trois ou quatre fois, il le présente à Julien qui le refuse dans un premier temps en indiquant la porte du balcon.
- Je ne sais pas fumer, cela me fait tousser.
Mike quitte la table et se dirige vers la porte fenêtre du balcon.
- Comme tu veux, man !
- Oh et puis zut, reste-là comme ça j’en profite un peu quand même.
- Nice, man ! Thanks.
- Tu n’es pas venu que pour ça ?
- Right, man ! Je voulais te parler de l’artiste. Il est bizarre, no ?
- Si c’est de Mehmet que tu parles, ce n’est pas un artiste mais un étudiant en philo, brillant, et sa thèse est originale : la danse chez Nietzsche. Il n’y a qu’un seul livre qui en parle à ce jour, et pas très bien.
- Ok, ok. Je ne veux pas l’attaquer mais simplement savoir si tu préfères sa compagnie à la nôtre. Depuis un mois, on ne te voit plus sans lui. Vos conversations sont très éloignées des nôtres. Tu ne sembles plus intéressé par l’actualité économique, on n’en parle plus jamais, ou si peu. Avant, on comparait nos expériences. On parlait de nos cours. Pour que tu ne perdes pas ton année, on te ramène chaque semaine nos notes mais je vois bien que tu n’as même pas ouvert le classeur que j’ai apporté la dernière fois. Bon, il n’y a qu’un mois que tu es absent. Te concentrer ne doit pas être évident mais tes problèmes moteurs sont en bonne voie de guérison, no ?
- Mm…

Au bout d’une longue mais amicale discussion qui les confronte sans véritables affrontements, la pièce est bleue de fumée odorante. Les garçons ont les yeux rouges et larmoyants. C’est le troisième pétard, ou le quatrième, que Mike tend à Julien.
- Il est de plus en plus fort, il me semble. On va décoller…
- « On sait là-contre » comme vous dites ! Et Mike de glousser stupidement. Julien s’esclaffe à son tour et rit à s’en étrangler. La tête leur tourne un peu et ils rient tant qu’ils n’entendent pas frapper à la porte de l’appartement.

Madeleine vient reprendre les assiettes pour terminer sa vaisselle et en profite pour apporter un crumble aux fruits confits tout chaud. Elle l’a fait dans la soirée tout en préparant le repas de travail offert par Antoine de Genet dans la plus petite des salles à manger du rez-de-chaussée. Hésitante, par peur de déranger, Madeleine frappe une nouvelle fois. A l’intérieur, on ne l’entend toujours pas et le fou rire continue de plus belle. Elle pourrait descendre et appeler par le cellulaire offert pour le service et qu’elle laisse toujours sur l’étagère aux épices mais elle est fatiguée et ne veut plus escalader une fois encore cette volée d’escalier. Elle entrouvre la porte et s’annonce prudemment. Elle est surprise par la fumée ambiante, les rires effrénés et la tête des garçons. Elle leur montre le crumble et recommande de le goûter tiède comme il est, juste à point. Mike est aux anges, il adore ce genre de cake qui lui remémore son pays natal. Julien se saisit du gâteau, remercie vivement Madeleine et rajoute :
- Mike devrait vous apprendre à faire du cake « op amsterdamsche wijze », spécial, très spécial…
Il s’avise soudain que la porte est restée ouverte. Il se précipite pour la refermer et explique qu’il ne veut pas alarmer ses parents par la fumée.
- Surtout cette fumée-là, Monsieur Julien, dit-elle en se pinçant les narines. J’espère que je ne vais pas être drôle moi aussi !
- Aow, Missis Mad’line ! C’est l’odeur du bonheur ! Voulez-vous tirer avec moi ? intervient Mike, hilare, en lui tendant le joint.
- Non merci, j’ai encore un escalier à descendre puis à remonter jusqu’à mon lit ! En elle-même, elle se dit qu’elle est belle l’éducation anglo-saxonne, chic en public mais vulgaire en privé ! Elle se saisit des deux assiettes et se tourne vers Julien qui répartit un peu de crumble dans deux coupelles orientales.
- Vous ne voulez pas que je vous monte du thé, Monsieur Julien ? Une infusion de tilleul ou de camomille avec du miel ? Je crois que vous en avez besoin…
- Je vous remercie, Madeleine, mais ça ira comme ça, c’est parfait. Ne vous inquiétez pas : Mike dormira ici cette nuit parce qu’il sait que vos petits déjeuners sont fameux, il ferait n’importe quoi pour en profiter. Il sourit, l’embrasse et lui indique gentiment la porte.
En passant le long de la bibliothèque, Madeleine regarde si la petite médaille de Notre Dame de Scherpenheuvel est toujours là où elle l’a dissimulée. Une fois qu’elle aura regagné sa chambre, elle va prier pour que la Dame veille particulièrement sur son petit Julien qui semble filer un bien mauvais coton avec les amis « si distingués » d’une université pourtant réputée...

Julien met un CD de DJ Shadow dont il adore le trip-hop, « Midnight in a perfect night », baisse la lumière et s’assied près de Mike sur le divan devant la télé muette branchée sur un programme qui diffuse des clips musicaux. Mike allume un cinquième pétard à la bougie de la table basse qui est devant eux. Il a déjà englouti sa part de dessert. Julien glisse devant l’australien le plat contenant le reste du crumble.
- Fameux ! dit Mike, ma mère ne ferait pas mieux mais je n’ai plus faim.
- Normal, t’es junk’… et Julien tend son bras vers le joint que Mike tient entre le pouce et l’index.
- C’est pas une fumette qui rend junky, man, pour ça faut prendre du dur ! Et je ne le fais pas. Même si c‘est facile à trouver et que j’ai le fric pour ! Il y a beaucoup de junkies autour de mon père : ils ne résistent pas à la pression, alors…
- Chez nous, c’est plutôt l’alcool…
- Fait pas rire, man ! A la banque belge où je suis en stage à la direction des Relations Internationales, ils filent tous dans les toilettes après les réunions, et c’est pas parce qu’elles sont chiantes, crois-moi. Et c’est comme ça dans toutes les vraies grandes boites, même chez vous !
- J’imagine mon père… Non, ce n’est pas possible, le groupe familial est trop petit malgré sa grande valeur ajoutée, et puis la recherche dépend moins des fluctuations des marchés. Le stress est certainement moins important qu’avec un conseil d’administration qui cravache…
- C’est ton père qui dirige tout, en attendant que tu…
- Non, je ne me vois plus prendre la relève. Pas seul en tous cas.
- Ne compte pas trop sur moi, je suis déjà casé chez mon dear dad ! dit Mike en reprenant le joint des doigts de Julien.
- Hé, j’ai pas eu ma dose ! Julien aspire une nouvelle fois, très profondément, trop, avant de céder le joint. Il étouffe, crache, veut s’excuser mais s’étrangle, il rit et pleure à la fois.
- Mike, mec, je crois que je plane grave ! J’ai jamais eu ça. Il s’affale contre l’épaule de Mike qui s’écarte doucement pour le laisser glisser contre le dossier du canapé.

La pêche aux nutons bat son plein. Les rives de la Meuse sont encombrées d’enchevêtrements de gros tubes métalliques dans lesquels les plongeurs remontent avec leurs prises à bout de bras, les nutons, bouteilles d’eau en plastique, qu’ils vont chercher sur le fond vaseux. Le soleil tape dur. Depuis le pont circulaire qui trône au milieu du fleuve et qu’on ne peut rejoindre qu’en barque, un public nombreux jette aux nageurs, pour les encourager, des gaufres à la chantilly parsemée de cerises géantes contenant des moineaux piaillants. A intervalles réguliers, le roi, en grand uniforme et sabre d’apparat, se saisit des bouteilles ramenées par les pêcheurs et les lance dans le public. Les élus qui parviennent à attraper une bouteille s’empressent de sauter dessus à pieds joints pour la faire éclater. La surface du fleuve se ride de tourbillons autour des tubes sortant de l’eau. Julien se sert du courant pour nager vers l’endroit où il va plonger. Il aime nager ainsi, le nez au ras de l’eau, le corps immergé, caressé, massé par le chaud, vivifié par le froid d’une eau vivante et dure. Arrivé là où il veut plonger, il s’emplit les poumons de liquide et se laisse couler lentement jusqu’au fond où il se déshabille complètement. Il voit les nutons à moitié envasés. Il se saisit de deux d’entre eux, des bouteilles d’un beau bleu violacé, et nage vers l’entrée du tube métallique le plus proche. Il y entre et entame une harassante reptation vers l’autre extrémité sur la rive. Alors que le tube est opaque de l’extérieur, à l’intérieur, on peut voir le paysage environnant et les autres pêcheurs. A fur et à mesure que Julien progresse, le tube se fait de plus en plus étroit et rugueux. Enfin, la sortie est en vue mais le plus dur reste à faire, s’extraire du tube étroit sans écraser les nutons. Déjà son bras droit prolongé d’une bouteille est à l’extérieur…

Julien se réveille, il est en nage. Il a froid. A ses côtés, Mike ronfle comme un bienheureux. Le radio-réveil va se déclencher.


*
**


Après une deuxième nuit amputée de vrai sommeil, Julien se regarde dans la glace. La mine est défaite, le teint gris, le blanc des yeux strié de rouge, la langue pâteuse et l’haleine des moins fraîches. Le mal de tête oublié dans les volutes de fumée s’annonce sournoisement, une fois de plus. Mike, qui a cours ce matin, est déjà descendu prendre son petit déjeuner dans la cuisine familiale. Julien semble rêvasser. Tout en se rasant, il cogite. Tout à coup, il remarque dans son miroir un chat immobile qui le regarde impassible depuis la tablette extérieure de la fenêtre. Il ouvre le battant et s’écarte pour lui laisser la liberté d’entrer ou non.

- Tiens ! Vous voilà, vous. Alors, seigneur des voleurs, on vient en repérage ? Je te préviens, je n’ai plus rien à manger qu’un restant de crumble et des chips que tu peux lécher, si le cœur t’en dit. Il faudra t’adresser à Madeleine pour le reste…

Le chat, costaud bâtard au poil luisant, est le dominant serein et effronté du quartier, de la région dirait Julien, tant son territoire est étendu, des talus de l’autoroute qui longe le domaine voisin d’Argenteuil, aux greens des Sept Fontaines. Julien l’a même vu traverser comme l’éclair la carrière du Royal Country Club de Rhode Saint Genèse sans apparemment se soucier des sabots ! Tout le monde le connaît, personne ne peut l’approcher. Il a pourtant ses entrées partout tant les gens voudrait pouvoir se targuer d’avoir été adoptés par cet animal énorme que tous dénomment simplement « Chat » ! Parfois, quand le temps est au gel ou à la neige, il se présente sur la tablette de la fenêtre de Julien et attend que celui-ci joue les portiers. Julien est le seul à parvenir à le faire entrer. Il ne l’a dit à personne, c‘est leur secret.

- Ah Chat ! Comment faites-vous pour paraître fringuant alors que point le jour et que vous avez certainement battu la campagne toute la nuit, usant, mieux, abusant de votre liberté ? Sacré chançard, va ! Votre sort ne doit pas être enviable pourtant si j’en juge cette oreille déchirée qui permet de vous reconnaître de loin. Combien de fois vous ai-je ouvert cette fenêtre ? Souvent vous avez accepté, toléré dirais-je même, que je vous présente de quoi apaiser votre faim alors que vous préférez les rapines sur la table et que vous disparaissez sitôt votre estomac rassasié ou après quelque quart d’heure de repos sur mon lit. Holà ! Si Madeleine devait apprendre que je vous ouvre mes draps ! Et ma mère donc, qui ne souffre aucun animal que douillettement tanné, roui, peigné, taillé en fourrures si coûteuses qu’elles en paraissent fausses !

Chat enjambe le châssis et passe sur la tablette intérieure où il s’assoit et prend la pose « égyptienne » du félin qui observe, méfiant. Julien ne peut refermer la fenêtre qu’il laisse donc entrouverte : Chat n’aime pas être enfermé ! Julien retourne à sa toilette matinale et achève de se raser avant de prendre une douche. Prudemment, Chat s’est allongé sur le lit. L’extrémité de sa queue bat doucement, signe qu’il reste en éveil. Quand il entend l’eau couler, il se pelotonne, replie sa queue contre son ventre, en prend l’extrémité entre ses pattes antérieures, lèche un petit coup puis ferme les yeux.

L’eau chaude presque bouillante rebondit sur les épaules de Julien. Il aime sentir cette brûlure. Il reconnaît cette sensation proche de la douleur, entre volupté et souffrance. Tout en se savonnant, il poursuit les réflexions qui l’ont tenu éveillé.

J’ai tout ce qu’on peut désirer matériellement et le superflu m’est accessible sans difficulté. Bien sûr il me faut parfois choisir entre deux avantages. Si je ne dois jamais justifier mes choix, à peine ai-je à les confirmer pour leur donner une certaine importance aux yeux des autres.
Et moi dans tout ça ? Je suis « charmant, bien éduqué, sociable et diplomate ». Ce n’est pas que l’avis unanime des adultes, amis ou relations de mes parents. Chaque année, c’était inscrit en toutes lettres dans mon journal de classe et répété lors des réunions des parents. Dès l’école primaire, j’avais le don de m’attirer la sympathie de tous, garçons et filles, parents et professeurs. Tous les mecs voulaient que l’on soit les meilleurs amis du monde, serments du sang à l’appui. C’était d’autant plus con qu’on parlait du sida depuis dix ans déjà ! Toutes les filles voulaient se fiancer avec moi et je terminais les récrés, les poches pleines des chocolats qu’elles m’offraient et que je partageais avec mes potes. Mais on ne m’achetait pas, moi ! Et je n’ai jamais choisi de petite fiancée officielle : quel ramdam cela aurait causé entre elles ! Aujourd’hui encore, je les tombe comme je veux mais cela ne m’amuse pas. Je ne veux pas m’encombrer d’une relation maintenant. Je ne me sens pas prêt. Honnêtement, je ne suis pas mal foutu physiquement. Je vaux bien Robbie Williams, les tatouages en moins, et je suis assez fort sans être un Schwarzenegger. Je suis souple, élégant, sportif, et, cerise sur le gâteau, je sais valser comme il faut ! J’ai beau faire des conneries, tout m’est pardonné sans problème et mis sur le compte de mauvais camarades. Je ne suis pas idiot, au contraire même, me dit-on depuis l’enfance. Il est vrai que j’ai un don d’assimilation assez rare : il me suffit d’être attentif lors d’un cours ou d’une conférence pour m’en souvenir longtemps après. Cela m’a fait gagner bien du temps lors des révisions avant les examens. D’ailleurs, je n’ai jamais vraiment à subir des périodes de « bloque », même maintenant, à Solvay. Quelle chance, et quelle facilité. « Saint dans un corps sain », enfin… presque.

Une serviette autour des reins, Julien s’assoit à sa table de travail d’où il admire le chat toujours sur le lit, qui se retourne vers lui, qui semble lui tendre une patte. Julien sait très bien qu’il ne fait que s’étirer, pas la peine de rêver...

C’est dérisoire ! Mes choix sont subis plutôt que voulus. Je suis toujours allé vers les options les moins embarrassantes pour les autres. Elles sont souvent moins enthousiasmantes pour moi, évidemment, et pas nécessairement les plus faciles d’ailleurs mais je fais plaisir aux parents, aux profs, aux copains.

Suis-je déjà sur des rails ? Non, ce n’est pas possible. On peut toujours changer de direction, rester maître de son destin. En répondant à une question de Mehmet, hier matin, Béjart disait : « Orphée s’est retourné vers Eurydice et a tout perdu ! Je ne me retourne jamais sur mon passé, je regarde toujours devant moi. » Je n’ai pas de passé mais quand je regarde devant moi, je vois mon père ! Où suis-je, moi ? Je ne me vois pas. Je ne vois rien. Loin de mon père, il n’y a rien à voir sinon le vide, le néant. Est-ce cela mon avenir ? Suivre la voie sans surprise du paternel ? J’avance sans savoir où je veux aller. Que dit Nietzsche à ce propos ? Il parle bien de se surpasser mais comment fait-on ? Et se surpasser en quoi ? Et pourquoi, en fin de compte ?

J’ai un ami ou deux, peut-être, plein de potes très proches et encore plus de copains. Mes parents sont ce qu’ils sont mais ils m’aiment, très bien même, mais à leur manière. Je n’ai pas à souhaiter quoi que ce soit, tout m’est servi sur un plateau, en argent qui plus est !
Pourquoi suis-je malheureux ? Suis-je comme Nietzsche, fort de toutes les potentialités mais maladivement frustré d’être trop conscient des inégalités ? Frustré surtout de n’être pas indispensable au bonheur des autres ? Condamné à survivre en regardant évoluer les autres ?

- Et toi, Chat, tu as encore moins besoin de moi que les autres ! Mais bon dieu, je ne suis pas n’importe qui ! Je suis moi, moi, moi !

Il crie presque, la gorge étranglée, et frappe du poing sur le rebord du bureau, faisant tressauter la souris de son pc qui sort de l’état de veille. Dans le reflet de l’écran, le chat se redresse sur ses pattes avant.
- Je ne veux plus me laisser envahir. Qu’en penses-tu, Chat ? Tu t’en fous, bien sûr.

Dans le fond, c’est toi qui a raison, je devrais m’en foutre et tout laisser aller. Comment ? C’est ce que j’ai fait jusqu’ici ? Oui, tu as encore raison. Tu as toujours raison. Il faudrait que je me décide une bonne fois pour toutes. Si je n’étais pas un fils unique, je n’aurai pas à supporter cette situation. L’alternative est simple : la finance ou la philo. L’épée ou la robe dirait Alexandre Dumas. Je pourrais prendre celle-ci comme distraction de la première… Et tout le monde serait content. Papa en premier, comme Mike, Judith et Annick ! Et moi, après, en second, comme d’habitude… Mehmet, lui, je ne sais pas ce qu’il en penserait… Oui, c’est bien ce que je devrais faire, enfin, raisonnablement…

Le chat se lève, vient se frotter contre les mollets encore humides de Julien qui veut se baisser pour le caresser mais déjà le chat s’est écarté, sur le qui-vive. Il ne s’est jamais laissé toucher. En deux bonds, il regagne la tablette extérieure de la fenêtre et fait face au parc. Chat tourne la tête un instant, fixe Julien, les oreilles pointées vers lui, cligne d’un œil puis il s’élance dans le vide.


*
* *


Dans le MP3 de Julien, Bruddah Iz Kamakawiwo chaloupe sur son ukulélé les notes d’« Over the Rainbow » puis un accordéon virtuose enchaîne avec « La Maison sur le port », l’air à pleurer d’Amalia Rodrigues que Sanseverino s’est approprié gaiement et le contraste est surprenant. Julien apprécie particulièrement ces reprises musicales et se demande incidemment le pourquoi de cette mode qui fait revivre de vieilles chansons nostalgiques. Les hits de Justin Timberlake ou de Kylie Minogue auront-ils un jour cette même consécration ? Tout en se laissant bercer par le rythme enjoué de Sanseverino, Julien cherche à ouvrir la boite de courrier sur son pc. L’accès lui en est refusé, une fois de plus. Serait-ce à cause du nouvel anti-virus qu’il a installé il y a peu ? Cela fait plusieurs jours qu’il est coupé du monde ! Il s’énerve, tente une nouvelle fois d’y avoir accès. Il lui est toujours refusé. Julien conclut qu’il devra désinstaller cette version d’antivirus et en chercher une moins puissante. Voilà ce que c’est que d’avoir voulu installer le programme professionnel des labos de son père. De guerre lasse et en s’arrachant les écouteurs des oreilles, il songe au thème d’une dissertation imposé par son ancien prof de français, Liliane Windels : il faut bien admettre qu’on se soumet beaucoup plus docilement aux machines qu’aux hommes !

Dans la cuisine, Catherine de Genet hésite entre un café très fort, dont l’arôme accentue son impression nauséeuse, et un verre de rouge tout aussi écoeurant à cette heure matinale. Julien entre dans la pièce et sa mère prend le verre sans réfléchir plus avant. Madeleine qui n’a rien perdu du réflexe de Catherine fronce les sourcils, ne dit rien et dégage les reliefs du petit-déjeuner de Mike qui vient de partir. Julien embrasse gentiment sa mère. Elle lui caresse la joue avec affection. Madeleine sort une nouvelle bouteille de l’armoire cave climatisée, gadget superflu puisque la maison compte un vaste cellier au sous-sol. Il est vrai qu’en cas de réception, cette armoire est bien pratique et permet d’éviter les escaliers vers le sous-sol…
- Vous voulez me faire boire, Madeleine ?
- Oh non, Madame, je voulais précéder un désir éventuel.
- Je sais, Madeleine, je sais.
La cuisinière est surprise par le ton conciliant de la maîtresse de maison et pose la bouteille au milieu de la grande table de travail au centre de la pièce puis rejoint son poste, debout à côté de Julien qui est assis à l’autre bout de la table où il entame les céréales qui l’attendent. Catherine de Genet poursuit :
- Je ne serais plus moi-même si je m’abstenais de faire des remarques à tout bout de champ comme si c’était moi qui dirigeais cette bicoque !
- Vous dirigez la maison, Madame, et même très bien, croyez-moi, répond affectueusement la vieille employée.
- Vous êtes indispensable, Madeleine, je ne sais ce que je serais sans vous, ce que tous nous serions sans vous.
Madeleine et Julien échangent un regard. Jamais Catherine de Genet n’a été aussi aimable avec la vieille femme. Julien en profite pour faire comme s’ils poursuivaient une discussion brièvement interrompue.
- Tu crois que je m’en sortirai, maman ?
- Mais bien sûr, mon trésor, bien sûr, bon Dieu !
- Soyons pragmatiques ! dit-il, moins enfantin. Madeleine qui ne comprend pas la réplique fait des yeux ronds et reste interloquée. Catherine répond à son fils sans sourciller.
- Je serai franche, Julien…
- Je n’en attends pas moins, maman.
- Cela dépend de toi. Tu peux recouvrer toutes tes facultés mais cela te demandera un travail quotidien et beaucoup de temps. Tu peux y arriver avec de la volonté. Comme tu en as, je ne suis pas inutilement inquiète…
- Est-ce la vérité ?
- Oui, si tu as une motivation sincère, Julien.
- Oui, c’est une question de temps et de volonté, insiste la voix de celui qui écoute depuis la porte.

A l’entrée de son mari, Catherine de Genet agrippe la bouteille posée sur la table, la tend à Madeleine et lui fait signe de l’ouvrir. Madeleine qui tortille un essuie de vaisselle, hésite, prend la bouteille et recule vers le tiroir aux tire-bouchons. Antoine de Genet plonge son regard dans les yeux de Madeleine qui semblent l’implorer de ne rien dire. Antoine comprend et détourne son regard vers son fils qui repousse le bol déjà vide de son petit-déjeuner. A ce moment surgit Mike qui revient du portail qu’il n’a pu ouvrir.
- Ah oui, je suis aussi la sœur tourière de l’endroit, dit Madeleine, sans moi, personne n’entre ou ne sort ! Je suis la clé du bazar !
Tous éclatent de rire, visiblement soulagés par cette brève irruption. Tandis que Madeleine attend pour enfoncer la touche d’ouverture de la porte de la propriété que Mike soit à proximité, Antoine de Genet poursuit tout en remuant inutilement une petite cuiller dans une tasse de café tremblante.

- Jean-Julien, euh, Julien ! Peut-être avons-nous, maman et moi, manqué de temps à te consacrer. Tout est allé très vite depuis que la famille de ta mère a accepté de financer mon premier laboratoire. C’était à ta naissance. Tu sais pertinemment où nous en sommes aujourd’hui : quatre labos spécialisés et très bien cotés, sans compter la société de fabrication des appareils de radiographie transportables subsidiée par la coopération au développement. Le peu de temps qu’il me reste, je te l’ai pourtant toujours concédé sans réserve. Mal peut-être et, aveuglé par mon propre bonheur, j’ai sans doute cru trop naïvement que ces succès t’entraînaient avec nous, que tu y adhérais du moins, en connaissance de cause. Je me rends compte que je ne te connais pas, Julien. Je t’ai probablement imprégné de mes propres aspirations en ignorant les tiennes, mais quelles sont-elles exactement…

Un cellulaire se fait entendre et le père de Julien s’interrompt pour coller l’appareil à son oreille et prendre l’appel. Il ne dure pas. Après avoir répondu par un simple « à tout de suite » laconique, Antoine glisse son téléphone dans la poche de son veston et se lève.
- Rappel à l’ordre de ma secrétaire, je suis en retard. Heureusement que je l’ai celle-là ! Il s’adresse à sa femme.
- Catherine, vous vous doutez qu’il ne m’est pas aisé de m’exprimer ainsi. Vous auriez pu choisir un autre moment et un autre endroit pour cette conversation…
- Elle est pas bien ma cuisine ? C’est la vôtre quand même... Julien intervient rapidement :
- Madeleine, non ! Papa, nous reprendrons cette conversation à ta convenance.
- Comme tu voudras ! Antoine sort sans rien ajouter. Madeleine se rapproche de Julien, penaude. Catherine repousse son verre, il est à moitié plein. Elle n’en a bu que la moitié. Elle est contente.
- Monsieur Julien, j’ai dit une bêtise ?
- Oui, non, je ne sais pas, ce n’est rien, de toute façon il doit partir…
Antoine revient dans la cuisine tout en passant son manteau noir et en glissant sa serviette Delvaux d’une main à l’autre pour enfiler la seconde manche.
- Voyons-nous ce soir, je demanderai à ma secrétaire de m’excuser auprès du bourgmestre et de postposer mon rendez-vous avec lui. J’espère que ce report ne nous fera pas perdre le terrain que nous voulons acheter pour l’extension des bâtiments de l’usine. A ce soir !

Une pénombre givrée tombe sur le parc et isole la grande villa. Julien, qui a entendu le gravier crisser de plaisir sous les roues d’une Jaguar Sovereign, sort de son appartement, descend au grand salon, y rejoint sa mère pour accueillir Antoine qui vient de rentrer.
- Si tu veux, papa, on peut dîner au golf ce soir, il n’est que 19h30, il y a peut-être encore de la place… Catherine de Genet intervient.
- Ah non, Julien ! Avec l’hématome que je me paie, je ne veux pas me montrer ! Restons à la maison, Madeleine nous préparera quelque chose de léger, cela ne nous fera pas de tort. En cette fin d’hiver, j’en ai bien besoin d’ailleurs. Mais comment ai-je fait pour prendre ces kilos ? Il faut que j’en parle à mon coach, il doit m’arranger ça… Antoine renchérit :
- De toute manière, il n’est pas question de dîner à l’extérieur, nous pourrions croiser le bourgmestre ou quelqu’un qui lui rapporterait notre présence alors que je suis sensé être indisposé, moi qui ne le suis jamais !
- Touchez du bois, mon ami, touchez du bois. Je vais voir Madeleine. Julien, tu sers l’apéro ? Pour moi, un Gigondas. J’ai décidé de boire léger, ce soir. Elle part vers la cuisine, en riant presque.

Après avoir jeté un œil dans les frigos, Madeleine et Catherine ont à peine eu le temps d’arrêter un menu qu’Antoine de Genet, suivi de son fils qu’il tire par le bras, fait irruption dans la cuisine. Il se précipite vers l’armoire cave et se saisit d’une bouteille de champagne. Ce n’est pas son habitude. Les deux femmes sont étonnées.
- Bonne nouvelle, notre fils a décidé d’abandonner ses lubies socio-artistiques...
- philosophico littéraires, papa !
- …et de reprendre Solvay !

Catherine de Genet soupire, dépose son ballon de rouge à moitié vide sur l’évier et ouvre le placard aux verres pour en sortir les flûtes à champagne. Elle n’ose regarder son fils. Madeleine, appuyée contre la rambarde de cuivre brillant du lourd fourneau anglais en fonte laquée, se retourne vers le mur où se trouve l’étagère avec la radio qui joue toujours en sourdine. Elle en tourne le bouton pour l’éteindre. Dans la pièce, personne n’entendra « Non, je ne regrette rien » par Edith Piaf qui venait d’être annoncé. De l’autre côté de la grande table de travail, Antoine étreint son fils, il exulte. Julien se laisse embrasser mollement, il regarde par la fenêtre Chat qui s’est arrêté au bord du chemin et s’apprête à faire demi-tour.